C'est avec un grand plaisir que j'ai retrouvé la semaine dernière mes petits copains de Coeurs de Chauffe au cours d'une soirée consacrée à l'armagnac Château de Castex d'Armagnac.
Le couple de Saint Pastou, propriétaire du château de Castex d'Armagnac, était présent et nous a commenté ses flacons.
Comme le cognac, l'armagnac est une eau-de-vin et une mistelle. Il a d'abord été un élixir médicinal des moines de Gascogne, au 14ème siècle, puis cette "eau ardente" (ayga ardenta en gascon) a été rendue célèbre par les marchands hollandais au 16ème siècle qui ont approvisionné l'Europe et les équipages de leurs navires.
Produit dans l'ouest du Gers et débordant sur le Lot-et-Garonne et les Landes sur 14 000 ha de vignes, c'est le résultat de la distillation de vins blancs de trois régions de production et d'appellations : Bas Armagnac (la plus qualitative), Haut Armagnac et Ténarèze. Les cépages sont la folle blanche, cépage charentais longtemps utilisé mais délaissé car très sensible aux maladies et à la pourriture grise, le colombard, lui aussi charentais et également délaissé, l'ugni blanc et le bacco, un hybride de folle blanche et de noah.
La distillation, comment ça marche ? Prenez le vin blanc sec de base, non soutiré. Chauffez-le, il se vaporise. Les vapeurs remontent à travers les trois chaudières superposées d'un alambic armagnacais à coulée continue, c'est-à-dire qu'il distille le vin en une seule fois. Ces vapeurs remontées barbotent dans le vin qui descend pour alimenter l'alambic, en passant elles captent les arômes du vin qui donneront sa typicité à l'armagnac. Vous obtenez une eau-de-vie d'une teneur alcoolique de 52 à 72 % qui va être élevée en fûts de chêne neufs pendant 6 à 12 mois. Ce temps écoulé, l'eau-de-vie aura pris une jolie couleur ambre et sera transférée dans des fûts plus anciens dits "épuisés". Elle perd son astringence et prend douceur et couleur. Pour réduire le degré d'alcool, on ajoute à l'armagnac des "petites eaux", mélange d'eau distillée et d'eau-de-vie.
Le château de Castex d'Armagnac est à 150 km de Bordeaux et Toulouse, il domine la plaine du Midou et le village de Monguilhem, en plein coeur du Bas-Armagnac, sur des terres de sables ferrugineux, les fameux "sables fauves". Il est la propriété de la famille de Saint Pastou depuis 1789. En 1855, le comte d'Abbadie de Barrau, propriétaire distillateur des "Grandes eaux de vie du Domaine de Castex", voit sa production classée premier grand cru. Depuis 1930, ce sont ses descendants, Marie-Noël de Saint Pastou et son mari, qui ont repris le flambeau, avec quelques vicissitudes cependant : en 1934, tout le chai explose du fait de la négligence du maître de chai qui s'était assoupi. Dix ans plus tard, le domaine est bombardé par les allemands !
Les vins blancs destinés à la distillation proviennent exclusivement des 17 ha de vignoble de la propriété familiale. Jusqu'en 1975, le cépage bacco y était vinifié, depuis c'est uniquement l'ugni blanc. Les vins sont distillés dans l'alambic Sier du domaine. L'eau-de-vie est élevée dans des fûts neufs en chêne de Gascogne où elle restera entre deux et cinq ans et sera ensuite transférée dans des fûts anciens. Les armagnacs ne seront mis en vente qu'à partir de 15 ans d'âge, ils ont la particularité d'être millésimés. Ils titrent tous à 42°.
La dégustation a été commentée par la toujours passionnante Martine Nouet dont j'ai déjà parlé ici.
Millésime 1990 : embouteillé à la demande fin 2009. Très belle robe ambre, cuivre rouge. Nez pâtissier, très épanoui, notes d'agrumes. Pas du tout brûlant, il est très frais, c'est superbe. Ce sera mon coup de coeur de la soirée.
Millésime 1979 : robe légèrement mordorée, nez de rancio et d'humus. Texture très soyeuse, on sent des épices douces, très léger.
Millésime 1960 : n'a pas l'ouverture des précédents, il est plus brûlant, plus asséchant, avec une austérité qui moi ne m'a pas dérangée et que j'ai trouvée assez séduisante, contrairement à Marie-Noël de Saint Pastou qui n'aime pas du tout ce millésime !
Millésime 1968 : le moins réussi des quatre, très sec avec un côté boisé pas évident qui laisse de l'amertume en bouche et du sucre. Certains lui ont trouvé un air de famille avec un vieux Bourbon.
J'aurais bien aimé goûter au millésime 1966, devinez pourquoi, mais hélas il n'a pas été servi.
Je vais vous resservir mon petit couplet "Vive les femmes"... L'armagnac devient leur affaire, du moins c'est la stratégie de communication adoptée depuis environ deux ans, à travers huit productrices qui "montent à la capitale" pour défendre leur production chez Lavinia ou lors des Wine Women Awards, par exemple. Finie l'image traditionnelle des producteurs au béret, le produit se positionne maintenant dans les rayons du luxe et les boutiques de Russie, de Chine ou du Japon avec un look moderne surfant sur la séduction. Ca marche, les ventes progressent régulièrement depuis 2008. Et cette année, le spiritueux fête ses 700 ans, en s'appuyant sur un texte datant de 1310 de l'homme d'église Maître Vital Dufour, qui recense dans un traité de médecine les 40 vertus de l'armagnac : "Cette eau, si on la prend médicalement et sobrement, on prétend qu'elle a 40 vertus ou efficacités. Elle aiguise l'esprit si on en prend avec modération, rappelle à la mémoire le passé, rend l'homme joyeux au-dessus de tout, conserve la jeunesse et retarde la sénilité...".