Hélas tout a une fin et mon périple languedocien arrive à son terme, mais contradiction féminine, alors qu'il me faut bientôt m'en aller, je vous parlerai de Cal Demoura, qui signifie en occitan "il faut rester".
Je n'avais lu que des éloges à propos du mas Cal Demoura situé entre Massif Central et Méditerranée, sur les contreforts du Larzac, en aire d'appellation Coteaux du Languedoc. J'ai pris rendez-vous pour rencontrer Vincent Goumard à Jonquières, qui a succédé à Jean-Pierre Jullien en 2004 à la tête du domaine.
Vincent et Isabelle Goumard étaient parisiens, lui après être passé par l'INSEAD travaillait dans le conseil chez l'un des Big Five et un jour, ils se sont dit qu'ils n'allaient pas faire ça toute leur vie, et qu'à 50 ans, ils se verraient bien avoir des vignes et faire leur vin. L'agriculture et la vigne, ils connaissent, les grands-parents maternels de Vincent sont agriculteurs et possèdent quelques arpents de vigne. Bien en avance sur ses projections, le couple Goumard, à la trentaine, se forme en vitiviniculture et oenologie à Beaune, en 2003, et découvre le Mas Cal Demoura que Jean-Pierre Jullien met en vente et un an plus tard, c'est le grand déménagement pour les terrasses du Larzac, à l'ouest de Montpellier.
Les terrasses du Larzac, qu'est-ce que c'est ? C'est ça :
L'équation est simple : climat méditerranéen + grande amplitude thermique diurne et nocturne due au Larzac + influence de la mer proche = fraîcheur et acidité des raisins et superbe palette aromatique. Les sols sont argilo-calcaires, des parcelles sont en cailloutis. Les vignes ont en moyenne 35 ans, le domaine est en conversion bio, les sols sont labourés, l'enherbement est contrôlé. Et la tranquillité préservée : pas de bruyants et polluants axes routiers à proximité, pas d'urbanisme galopant mais des petits villages, on comprend le coup de foudre des Goumard pour la région.
Revenus au domaine, nous nous installons sur la terrasse de la maison familiale pour découvrir la gamme. Le vin blanc emblématique du domaine ouvre le bal, c'est un Vin de Pays de l'Hérault, L'Etincelle 2009. Une dominante de chenin (45 %), puis grenache blanc et roussane pour le gras, viognier et muscat pour le côté aromatique, du petit manseng, le tout est vif, frais, enveloppant, avec une belle trame acide et minérale, j'aime beaucoup. Vincent Goumard précise que l'accord peut se faire avec des mets d'ordinaire assez "difficiles" à marier, comme les asperges.
J'attendais beaucoup de l'autre blanc Paroles de Pierres 2009, le premier millésime ayant été produit en 2008. Je n'ai pas été déçue, c'est grandiose : assemblage de chenin (70 %), 15 % roussane, le reste grenache blanc et petit manseng, ce vin rappelle que le chenin dans le sud de la France, ce n'est pas une hérésie, on le trouve à Limoux mais surtout dans l'Aveyron à Entraygues, sur les versants de la haute vallée du Lot où il cohabite avec le mauzac.
Volonté de Vincent et Isabelle Goumard d'aller à l'épure, à l'essentiel de l'expression d'un sol de cailloutis, c'est une réussite : notes d'acacia, d'agrumes, profil minéral, une pointe de gingembre, c'est un vin superbe, très élégant.
Qu'es Aquo ? On ne se pose pas la question très longtemps lorsqu'on voit la superbe robe de ce rosé de gastronomie, encore moins quand on le boit : derrière la fraise des bois, la fraise écrasée, l'immédiate gourmandise et le fruit, il y a les épices et la minéralité qui prennent aussitôt la relève et apportent de la complexité, une longueur et un intérêt qui va bien au-delà d'un rosé de pur plaisir.
Nous passons à l'identité du domaine, les vins rouges, avec la cuvée historique L'Infidèle 2008, assemblage de syrah, grenache, mourvèdre, carignan et cinsault. Toute la gamme des cépages régionaux est là pour ce vin d'appellation Terrasses du Larzac - Coteaux du Languedoc. Le terroir est argilo-calcaire et également celui des combariolles, une parcelle de cailloutis calcaires situés sous une combe. C'est sur ce millésime que la table de tri (tri après égrappage) a été introduite au Mas et que Vincent et Isabelle Goumard ont enfin trouvé un tonnelier qui a compris exactement les vins qu'ils souhaitaient faire. En ce sens 2008 marque donc un palier dans l'élaboration de leurs cuvées. L'Infidèle peut se boire dès maintenant et on aimera ses notes réglissées, ses fruits noirs et sa fraîcheur. Le vin a une garde de 10 ans, il ne faut donc pas hésiter à l'attendre, si on a la patience, et la cave qui va bien !
Parce que c'est toujours intéressant de voir comment travaillait le vigneron qui vous précédait, nous goûtons à L'Infidèle 2003, le dernier millésime vinifié par Jean-Pierre Jullien. Un millésime hot, hot, hot qui en a tué plus d'un cette année-là en France, et je ne parle pas des raisins, mais le vin montre une belle fraîcheur et une sacrée tonicité. Les notes animales, de tapenade traduisent l'appartenance au soleil et au sud, j'aime beaucoup.
Très typique du terroir des Combariolles auquel elle a pris son nom, cette cuvée 2008 est un assemblage à parts égales de syrah, grenach et mourvèdre. Encore un peu marqué par les 18 mois d'élevage en fûts de chêne français qui lui donnent des notes vanillées, c'est un beau vin racé. Il sera à son apogée vers 2018, alors que le millésime 2004 se goûte très bien maintenant.
Mon coup de coeur est allé au Feu sacré 2007, production confidentielle de 1000 bouteilles, issu de vieilles vignes de grenache sur le terroir de Jonquières. Elevé 18 mois en fûts de 500 litres, le boisé est bien fondu, les tanins sont fins, il n'y a aucune dureté, voire austérité que j'ai souvent trouvée chez certains grenaches du Roussillon, on note des arômes de moka, des notes chocolatées qui me font penser que si je l'avais découvert plus tôt, il aurait parfaitement convenu au VdV # 33. Une expression sudiste, de la chaleur, de la finesse, des épices, j'adore ce vin qui n'est pas produit tous les ans, mais il y en aura du millésime 2009, Vincent Goumard ne sait pas encore combien.
Je quitte le Mas Cal Demoura sous un soleil radieux, ravie d'avoir découvert le domaine et en accord avec les éloges lus ici et là sur les vins. Le monde du conseil financier a perdu un des siens, rattrapé par le monde du vin, Vincent et Isabelle Goumard ont bien fait de devancer l'appel !