Une fois n'est pas coutume, c'est accompagnée de deux complices de Coeurs de Chauffe que je me suis retrouvée en terre champenoise lundi, pour une célébration vigneronne très en bulles et en soleil. Magnéto, Serge...
C'est sous le signe de la revendication que les vignerons ont accueilli les visiteurs, difficile de passer à côté de la révolte de 1911 qui marqua les esprits en Champagne à l'époque. Affrontements avec les gendarmes, rassemblements avec des feux sur les coteaux, arrestations, ça chauffait !
Mais pourquoi tant de hargne ? Pour une histoire de délimitation et d'appellation. Au milieu du XIXème siècle, le vignoble de l'Aube était florissant et étendu, le vin était destiné aux maisons de champagne de la Marne et à la consommation de vin rouge. Mais au tout début du XXème siècle, le phylloxera a ravagé le vignoble champenois et détruit en partie les vignes de l'Aube. La crise finie, les vignerons de la Marne ont replanté en chardonnay et en pinot, et ceux de l'Aube en gamay.
En 1907-1908, il était question d'une délimitation. Le vin aubois étant de bonne qualité, les vignerons se sont dit "c'est dans la poche, on va avoir droit à l'appellation champagne". Que dalle ! Après avis du Conseil d'Etat, un décret en 1908 a exclu de l'appellation tous les moûts ne provenant pas de la Marne et de deux arrondissements de l'Aisne. L'Aube s'est vu officiellement refuser le droit à l'appellation champagne, alors que le négoce marnais continuait à s'approvisionner hors de la délimitation. Grosse colère, et révolte, avec le soutien de la classe politique. En juin 1911, une région baptisée "Champagne deuxième zone" a été créée par décret, avec la bénédiction du négoce marnais. La deuxième zone incluait l'Aube, la Seine-et-Marne, la Haute-Marne et la Marne. On parlait alors de "Basse Champagne" et de "Grande Champagne". Furieux, pas mal de vignerons aubois décidèrent de ne jamais accepter ce décret et l'agitation reprit de plus belle. Ce n'est qu'en 1919 que l'Aube fut réintégrée dans l'aire d'appellation Champagne, mais il a fallu attendre 1927 pour que toutes les communes viticoles de l'Aube le soient définitivement, à condition que le gamay disparaisse des moûts destinés au champagne.
crédit photo : Celles-sur-Ource
Revenons à des choses plus joyeuses en ce jour du 18 avril 2011, 18 vignerons ont voulu faire partager à tous leur goût pour un champagne authentique et des "vins honnêtes faits par des hommes de terrain". Mais c'était aussi l'occasion de découvrir les vins clairs, des vins qui ont terminé leur fermentation alcoolique, qui sont prêts à être assemblés avec d'autres vins avant d'être mis en bouteille où ils repartiront en fermentation pour leur prise de mousse. Ces vins clairs permettent de se faire une idée du potentiel et de la qualité de la vendange de l'année écoulée et d'avoir un aperçu de la diversité des terroirs champenois.
Nous avons commencé par un vigneron aubois très prometteur, Olivier Horiot, installé aux Riceys sur 7 hectares et qui commercialise sa production à parts égales au nom de sa marque, via le négoce et par la cave coopérative du village. Les vignes sont cultivées en biodynamie, le pinot noir domine, mais Olivier Horiot "s'amuse" aussi avec des cuvées parcellaires de pinot blanc, arbanne, chardonnay et pinot meunier.
Je ne savais pas ce qu'étaient des vins clairs, mais j'avais entendu dire qu'ils étaient très acides et imbuvables. Grosse surprise, pour pratiquement tous ceux de la vendange 2010, et pas seulement chez Olivier Horiot, ils se goûtaient très bien, certains même surprenaient par leur fruité et leur rondeur.
J'ai beaucoup aimé le champagne Sève Rosé de Saignée et le champagne Sève Blancs de noirs.
Comme ça m'agace un peu de lister un par un les vignerons et de faire des commentaires de dégustation pour chacun, je vais aller au plus rapide et parler de ceux que j'ai particulièrement aimés (ou pas), par ordre alphabétique :
Agrapart et Fils : rien à jeter, aussi bien en vins clairs qu'en champagnes ! Droits, nets, précis, minéraux, trois terroirs différents au sein du village d'Avize, et le chardonnay dans tous ses états : Minéral, sur sol calcaire ; Avizoise, sol argileux, et Vénus, sol argilo-calcaire. The winner is : champagne Vénus, normal, il paraît que les femmes viennent de Vénus...
Bérèche et fils : grosse déception, je ne les ai pas bien goûtés du tout, passons...
Francis Boulard et Fille : idem. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été très "ouverte" à la découverte, j'en avais beaucoup entendu parler en bien, mais des goûts et des couleurs, on ne saurait discuter !
Vincent Couche : cultive 12 hectares en biodynamie en Côte de Bars. Son champagne rosé Rose Désir, vineux, très peu dosé, m'a beaucoup plu.
Benoit Lahaye : domaine à Bouzy, les vins sont à dominante pinot noir. Le vin clair Violaine sans soufre est superbe, idem pour le champagne Violaine 2008, beau champagne Mont de Tauxières 2006 également.
Hubert Paulet : toutes les cuvées proviennent du même cru, celui de Rilly la Montagne. Le champagne Risléus est très intéressant. Non millésimé mais c'est du 2001, à majorité de chardonnay, note de noisette et de pain grillé, bouche très beurrée, miam miam (ça c'est du commentaire...).
Tarlant : une famille très sympa de grands communiquants, très présents sur les réseaux sociaux, et champagnes qui vous communiquent aussi très bien leur peps et leur pureté. J'ai beaucoup aimé le champagne qui s'appelle pour l'instant comme le lieu-dit de Celles les Condé, "Mocque Tonneau", un brut nature 100 % pinot noir, et j'ai encore plus aimé la cuvée Vigne d'Or, 100 % pinot meunier, une pure gourmandise d'une longueur folle.
Pas le temps de découvrir les autres vignerons, nous sommes attendus une rue plus haut chez Ayala, et oui, le grand écart ne me fait pas peur, ce n'est pas moi qui ai décidé ni pris rendez-vous... fournisseur des cours d'Espagne et de Grande-Bretagne avant la seconde guerre mondiale, racheté par Bollinger en 2005, le blason de la maison avait grand besoin d'être redoré, ce à quoi Bollinger s'est attelé, avec honnêteté il faut bien dire. Une petite maison de vingt employés, une production annuelle de 700 000 bouteilles, et la volonté de proposer des champagnes le moins dosé possible, dans une fourchette de prix allant de 25 € à 54 €. Toutes les cuvées ont en commun une salinité évidente, on a eu du mal à garder notre sérieux d'ailleurs quand l'ex n°2 de Bollinger, le Directeur Général qui assure les visites, nous a dit à propos de sa cuvée de grands crus Blanc de Blancs 2004 "Buvez, fermez les yeux, vous entendez la mer" ! Authentique... n'empêche que même si je n'ai pas entendu la mer ni les mouettes, j'ai bien aimé ce champagne, ainsi que les cuvée Perle Nature 2002, 80 % chardonnay et 20 % pinot noir, et le Brut Millésimé 1999, assez vineux pour accompagner tout un repas sur de la viande, du gibier, de la truffe. Une visite agréable, une marque qui n'est pas rentable pour l'instant et qui semble manquer de reconnaissance et d'un certain dynamisme commercial.
Nous quittons Aÿ pour nous diriger vers Reims et y achever notre journée. Reims et...
Après un dîner au restaurant étoilé Le Millénaire où le "simple" menu à 32,00 € nous a régalés (malgré un dessert un peu en-deça), nous avons repris la route de la capitale, ravis de notre journée.
Buller à Aÿ et à Reims, c'est le pied !!