D'Abecassis, je ne connaissais qu'Eliette, j'ai découvert Elodie il y a peu, passant ainsi de la littérature aux cognacs et de la philosophie aux alambics.
J'étais invitée la semaine dernière à goûter aux cognacs de la maison Abecassis, dirigée par Elodie, une jeune femme de 24 ans pour laquelle la valeur n'attend point le nombre des années : bac à 16 ans, prépa puis HEC et un stage de six mois à Philadelphie pour découvrir le pragmatisme américain. Depuis juillet 2009, elle dirige avec son père l'entreprise familiale qui regroupe les cognacs ABK6, Leyrat et Le Réviseur.
Sous la verrière du Bivouac Café de l'hôtel Napoléon, nous avons découvert une structure familiale et artisanale qui n'en est pas moins le plus gros propriétaire foncier de la Charente avec 250 hectares de vignes, qui en outre compte quatre sites de production et gère quarante salariés.
Les vignes des domaines sont situées sur des collines aux sols très calcaires. L'ugni blanc règne en maître.
Avant de goûter aux cognacs, Elodie Abecassis nous a rappelé les notions de base de la distillerie charentaise : les vins subissent une double distillation selon la méthode "à repasse" : à la sortie de l'alambic après la première distillation, on obtient un brouillis à 30°. Ce distillat est réintroduit dans l'alambic et distillé une deuxième fois. On obtient au final une eau-de-vie à 70°qui dégage de subtils parfums de pomme, de pêche blanche et de poire. Au fait, l'eau utilisée pour la distillation est déminéralisée et osmosée, pour ceux qui se poseraient la question... L'eau-de-vie est sera mise en fûts de chêne neufs pendant 4 à 8 mois, puis transférée dans des fûts anciens où elle vieillira plusieurs années.
La particularité des domaines Abecassis est qu'ils possèdent des chais de coupe, la coupe étant l'assemblage. Chaque domaine a son équipe, sa propre distillerie et son distillateur attitré. Il y a 21 chais sur l'ensemble des trois domaines, moitié chais humides et moitié chais secs.
Un petit rappel des désignations utilisées concernant l'âge des eaux-de-vie ? Y'a qu'à demander :
V.S. (Very Special) : cognac dont l'eau-de-vie la plus jeune de l'assemblage a au moins deux ans.
V.S.O.P. (Very Superior Old Pale) : l'eau-de-vie la plus jeune a au moins quatre ans.
Napoléon : l'eau-de-vie la plus jeune a au moins cinq ans.
X.O. : l'eau-de-vie la plus jeune a au moins six ans.
Maintenant que les bases sont revues, découvrons la gamme ABK6 :
V.S. Pure Single : un très beau nez avec un peu de bois et de cire, des raisins frais, de l'abricot et de la vanille. La bouche est ronde et douce, avec des notes épicées et pâtissières. La longueur n'est pas recherchée, c'est le fruité et la fraîcheur qui priment.
V.S.O.P. Grand Cru : la même eau-de-vie que la précédente mais le vieillissement en fûts de chêne a été plus long. De couleur vieil or, le nez présente des arômes beaucoup plus confits (compote de pomme, raisins), la bouche est épicée (cannelle), très gourmande et ronde.
X.O. Family Reserve : l'eau-de-vie la plus jeune de l'assemblage a vingt ans. Belle richesse aromatique avec des fruits secs, de la noix et de la réglisse. La bouche est puissante, sur le poivre blanc et la cannelle.
Passons à la gamme Leyrat. Le domaine est situé en appellation Fins Bois sur des sols très calcaires. Les eaux-de-vie ont passé plus de trente ans en fûts de chêne. La finesse et la longueur caractérisent ces cognacs.
X.O. Premium : un premier nez aux notes florales, de miel et de vanille, puis une évolution vers des notes beurrées et de rancio.
Glory : présenté dans une superbe bouteille à facettes réalisée par un verrier italien, c'est le cognac le plus ancien de la gamme. Un nez de cake aux fruits confits macérés dans l'alcool, une bouche sur le poivre, la cannelle, la noix et la muscade, et une finale sur le santal et la boîte à cigares, avec une légère amertume. De tous ceux goûtés jusqu'à présent, c'est celui que je préfère, c'est de loin le plus fin et le plus complexe. Et la bouteille est vraiment un petit bijou...
OK, c'est un peu flou, mais vous voyez ce que je veux dire !
Dans un esprit "djeun", festif et marketing, voici venir l'Ice Cognac ABK6, un nouveau produit lancé fin juin. Il est à déguster avec des glaçons, les arômes augmentant et se modifiant à leur contact. La température baisse, les glaçons fondent, c'est dans la tradition de la fine à l'eau. La fine à l'eau, késako ? Pour les lecteurs de ce blog qui auraient moins de 80 ans, sachez qu'avant la Seconde Guerre mondiale, la fine à l'eau était un classique de l'apéritif français. Et à la Belle Epoque, il n'y avait pas d'apéritif plus élégant que cette fine à l'eau. Revenons à 2011 : l'Ice Cognac est une sélection des eaux-de-vie les plus fruitées. Le vieillissement se fait en fûts roux (fûts anciens où les cognacs acquièrent une robe ambrée). Au départ, les notes de vanille et de pêche blanche apparaissent, pour laisser la place aux agrumes puis à des notes mentholées assez surprenantes. C'est un peu écoeurant, mais il paraît que c'est branché, et ça s'inscrit "dans un mode de consommation contemporain".
A l'heure où au Top 100 des marques mondiales de vin et spiritueux, la filière française est résumée à ses seuls cognacs et champagnes, où les marques françaises jouissent d'un grand prestige et d'un bon positionnement, mais déclinent en parts de marché, c'est assez intéressant de voir qu'une entreprise familiale, face aux géants que sont Hennessy et Cointreau, obtient en 2010 à Londres le trophée "Excellence in Craftmanship" qui récompense le meilleur producteur du monde des spiritueux de l'année.