C'est à la Bellevilloise, la "maison du peuple" où Jean Jaurès tenait ses rassemblements politiques et première coopérative parisienne née aux lendemains de la Commune, c'est donc dans ce haut lieu de résistance que l'Académie des vignerons du Sud-Ouest, créée par Pierre Casamayor, nous a invités à découvrir les appellations de cette région qui a longtemps souffert d'être le parent pauvre de son prestigieux voisin bordelais.
Une trentaine de vignerons était présente, et en préparation d'une future rencontre LPVienne mi-septembre, je me suis dirigée vers certains plutôt que d'autres.
J'ai commencé par un vigneron dont la revue le Rouge & le Blanc a tiré un beau et sensible portrait au printemps 2010, Elian Da Ros, représenté par sa compagne Sandrine, une superbe brune aux yeux bleus qui d'après Jean-Marc Gatteron, serait à l'origine de l'élaboration de vins plus doux sur les derniers millésimes de la part d'Elian. Cherchez la femme, dit-on... Fin de ma petite parenthèse féministe. Et ces vins, alors ? Si Coucou blanc 2009, assemblage de sauvignon blanc, sauvignon gris et sémillon, m'a laissée de marbre, j'ai beaucoup aimé Sua Sponte 2008, un vin de table moelleux, 60 % sémillon dont 30 % botrytisés et 40 % sauvignon dont 30 % passerillés. Tout ça donne 5g/l de sucres résiduels et 75cl de douceur et de rondeur miellée et vanillée, mais avec du caractère (sinon ça serait chiant). La cuvée n'est produite que certaines années, ce que traduit son nom "Selon sa volonté". Autre coup de coeur pour le rosé Chante Coucou 2009, un Côtes du Marmandais 80 % pressurage d'abouriou, malbec et syrah et 20 % saignée de merlot et cabernet franc. La robe se rapproche de celle d'un clairet, le nez est sur la quetsche et la cerise très mûre, en bouche il est frizzante mais ça s'estompe à l'aération, c'est un très beau rosé de gastronomie qui concilie vinosité et gourmandise. Le rouge Abouriou 2009, 100 % abouriou, nom occitan signifiant précoce, cépage d'appoint de l'AOC Côtes du Marmandais, il est apparu dans le Lot et Garonne pendant la crise du phylloxera. J'explique parce que je ne connaissais pas, si j'avais su, j'aurais eu l'air moins bête en demandant l'assemblage du vin... Le ridicule ne tue pas, il mortifie, c'est tout ! Ce fameux Abouriou est un curieux vin, à la fois tannique et léger, fruité, sans grande personnalité, assez plat, assez alcooleux (13°), à découvrir pour le cépage. Pour finir, j'ai bien aimé également Le Vignoble d'Elian 2009, Côtes du Marmandais, assemblage de cabernet franc, merlot et syrah, élevé 18 mois en barriques. On retrouve le poivre de la syrah, il y a de la rondeur, le vin est assez marqué par le bois, l'attendre un peu ne lui fera pas de mal.
Je file voir le Domaine Causse Marines, c'est Virginie Maignien, compagne de Patrice Lescarret, qui est derrière le stand. Elle me remet une brochure du domaine, pour en saisir l'esprit, allez sur leur site et lisez "L'humeur du jour" dans la rubrique L'Actualité. Fantaisie, esprit clownesque que ne renie pas Patrice Lescarret qui a fait du théâtre, humour caustique, simplicité, franchise, amour du travail bien fait, Causse Marines c'est ce cocktail détonnant et attachant. J'ai beaucoup aimé le blanc demi-sec Blaireau 2010, à ne pas mettre entre toutes les mains, le logo sur la bouteille en dit long !
300g/l de sucres résiduels, délicieux et facile à boire, assemblage de mauzac, sémillon, muscadelle et loin de l'oeil (L'en de Lel). Un vrai piège à nanas, ce vin-là !
Dans un tout autre esprit, le Gaillac Les Peyrouzelles 2010 est très charmeur. Bien que présentant une légère réduction (donc à carafer), plus vif et facile à boire que le 2009, ses notes graphites et son côté très calcaire sont plaisants, peut-être pas l'archétype du Gaillac, mais le vin est vif et fruité. Le vin de table 7 Souris 8002 (100 % syrah, d'où le nom de la cuvée...) présente un nez réduit et animal, mais il ne sent pas le pet de vache, comme dirait Patrice Lescarret, bien que sa signature "vin nature" soit évidente.
Me voici sur le stand du Château d'Aydie, François Laplace est en grande discussion avec Bruno Quenioux (Mister Philovino), le boss du restaurant Juvenile's, Tim Johnston, est là également, entouré de cinq boys, tout ce beau monde est très affairé, y a-t-il quelqu'un pour me servir ? Ca vient, je goûte aux madirans cuvées Château d'Aydie 2008, Odé d'Aydie 2009 et Aydie l'Origine 2009, pas convaincue, surtout je ne peux pas m'empêcher de comparer avec ceux d'Alain Brumont... François Laplace me dit que tous ses vins sont à attendre en général, c'est le millésime 2004 qui se goûte très bien en ce moment. Par contre, le Maydie 2009 Tannat vintage, un vin de liqueur 100 % tannat muté sur grain, me plaît beaucoup, j'adore sa puissance, son côté crémeux, ses notes de figue, de cacao, sa fraîcheur surprenante pour un vin de liqueur, je ne suis pas déçue par rapport aux éloges lus ici et là.
Personne pour l'instant à la table du Domaine Berthoumieu, c'est l'occasion de goûter au Pacherenc du Vic-Bilh sec Vieilles Vignes 2010 qui offre un très beau nez de pêche jaune, pomelos rose et au palais une belle vivacité, dans un registre exotique et fruité. La version moelleuse Vendanges d'octobre 2010, 80 % gros manseng et 20 % petit courbu, offre la même gamme aromatique mais en plus riche, c'est également réussi, et sur ma lancée je poursuis avec la cuvée Symphonie d'automne 2008, issue de vieilles vignes, rendements très faibles (30 hl/ha), vendanges faites de début novembre à mi-décembre, aux parfums de fruits confits, d'amande et de miel. Je suis séduite, je le serai moins avec les madirans Charles de Batz 2008, pourtant la cuvée phare du domaine, que j'ai trouvée très tannique avec une finale asséchante, et l'entrée de gamme Le Cadet 2008, sur le fruit mais pas grand-chose de plus. Le madiran Haute Tradition 2008 est le seul trouvant grâce à mon palais, charpenté mais soyeux, c'est un beau vin.
Un saut chez Philippe Mur, du Clos Basté, pour découvrir son entrée de gamme, Basté 2010, un vin de pays de Bigorre 45 % merlot et 55 % cabernet franc, très fruité, gourmand, à boire d'ici quatre ans. L'Esprit de Basté 2008, un madiran classique, second vin du domaine, se goûte aussi très bien. Ca me plaît qu'un vigneron accorde la même attention à ses cuvées "simples" qu'à celles plus renommées et/ou haut de gamme. C'est justement avec celles-ci que j'ai eu le moins de plaisir, sans doute parce qu'elles sont de très longue garde, comme Clos Basté 2009, pur tannat, très tannique et fermé, ou encore Clos Basté 2008, un peu plus rond. Toutes les deux méritent d'être attendues.
Pour changer du madiran et pacherenc du vic-bilh, je vais voir Mathieu Cosse du Domaine Cosse Maisonneuve, qui par goût du malbec, produit du Cahors. Oenologue de formation, il exploite avec Catherine Maisonneuve 17 ha de vignes en conversion vers l'agriculture biologique et biodynamique. Sa cuvée Le Sid 2003 m'a beaucoup plu par son soyeux, sa fraîcheur et ses notes mentholées.
Faisant partie d'A Bisto de Nas, une structure de promotion et de distribution de vins et eaux de vie du Sud-Ouest qui regroupe neuf producteurs, Christian Roche, du Domaine de l'Ancienne Cure, produit du Monbazillac, du Bergerac, Côtes de Bergerac et du Pécharmant. Je n'avais jamais bu de Bergerac blanc, mais j'en avais entendu parler en bien lors de ma brillante formation à l'IPC Vins & Spiritueux de Bordeaux (message personnel : Ingrid, ne rigole pas STP...), et je n'ai pas été déçue, j'ai beaucoup apprécié Jour de Fruit 2010, un Côtes de Bergerac moelleux, assemblage de sauvignon et de muscadelle. Le Bergerac blanc sec L'Abbaye, cépages sauvignon blanc, sauvignon gris, muscadelle et sémillon, est très séduisant avec un nez sur le litchi et les fruits exotiques, de la rondeur en bouche et une belle finale saline. Mais j'ai eu un véritable coup de coeur pour la cuvée L'Extase 2010, une petite merveille cristalline et une bombe aromatique issue de sauvignon blanc, sémillon et muscadelle vendangés au maximum de leur maturité, ce qui donne des notes de fleurs blanches et de pêche blanche, d'orange confite, avec du gras et de la longueur, vraiment un grand Bergerac blanc sec.
Je termine en beauté par le domaine Camin Larredya qui produit sur 9 ha de vignes en conversion vers l'agriculture biologique, des jurançons secs et moelleux. J'ai snobé les secs pour goûter au moelleux A Capcèu, le plus intéressant d'après Jean-Marc Grussaute qui l'a élaboré. Un délice : 100 % petit manseng en surmaturité, vignes plantées pour la plupart en terrasses, au sommet d'une colline. 90g/l de sucres résiduels, des notes de figue, d'abricot, de mandarine, d'autre miellées, miam miam !
Encore plus opulent, le jurançon moelleux A Solhevat (soleil levé) se rapproche d'une liqueur avec 150g/l de sucres résiduels. Riche et concentré, c'est un très beau vin mais un poil "too much" pour moi.
Les vins du Sud-Ouest ont enivré Paris ce jour-là, et le Pastis d'Amélie, le jambon de Bayonne, les foies gras et les fromages Ossau-Iraty nous ont régalé !