Une journée consacrée au tourisme et une visite de cave inespérée, de châteaux cathares en gorges, flânerie et histoire.
Une journée sans visite de cave ? C’est dommage, il y a tant à faire ! Essayons quand même de décrocher un rendez-vous à Espira de l’Agly, à quelques kilomètres de Rivesaltes. Le domaine Danjou-Banessy est un incontournable, et Benoit Danjou peut me recevoir en fin d’après-midi, avant une dégustation qu’il doit assurer à Perpignan. Mais en attendant cette réjouissante visite, un peu de tourisme sur les belles routes de la région.
En allant vers le château de Peyrepertuse, dans l’Aude et non plus les Pyrénées-Orientales, je passe devant Maury (le village) et j’aperçois sur une colline deux initiales bien connues des amateurs de maury, ce délicieux vin doux naturel.
Dans la brume laiteuse de cette matinée ensoleillée, on aperçoit le château de Quéribus qui domine la plaine du Roussillon.
Après moults virages, j’arrive au château de Peyrepertuse (la pierre percée), la "citadelle du vertige" qui se dresse majestueusement à 800 mètres d’altitude au-dessus de la garrigue et du vignoble. Je suis en pays cathare, mais Peyrepertuse n’est pas un château cathare, comme l’ont été Quéribus ou Puilaurens. Construction militaire médiévale, la forteresse a été construite au début du XIème siècle par les rois d'Aragon. Les ruines se confondent avec l’arête rocheuse de la montagne, c’est grandiose !
Après la visite heureusement sans vent, je me dirige vers les gorges de Galamus, où l’Agly sur quatre kilomètres a creusé une des plus belles cluses de la région. La route des gorges facilitait les échanges de marchandises entre Corblères et Fenouillèdes, elle a été taillée au pic dans la roche calcaire par des hommes suspendus à des cordes. La construction s’est achevée en 1892 par la construction d’un tunnel. Un petit quatrain (traduit de l’occitan) pour immortaliser l’exploit ? Y’a qu’à demander :
"Dans ce roc pelé que troue la sabine,
Où l’aigle dans son vol seul osait venir,
Suspendu à une corde avec la barre à mine
L’homme comme l’oiseau a trouvé un chemin".
Léonce Rives - 1892
L’ermitage de Saint-Antoine de Galamus, serti dans la falaise, et sa chapelle
Après un délicieux sandwich au fromage de chèvre frais mangé à la terrasse d'un bar au bord de la route, je me dirige vers le château de Quéribus, sans m’arrêter au joli village de Cucugnan, devenu célèbre pour le "sermon du curé de Cucugnan" dans les "Lettres de mon moulin" d’Alphonse Daudet.
J’arrive au château de Quéribus, un vrai nid d’aigle, qui fut en 1255, onze ans après le château de Montségur, le dernier bastion de la résistance cathare lors de la croisade contre les Albigeois.
Le château est connu pour son donjon polygonal et sa salle de style gothique dont la voûte repose sur un pilier circulaire qui s’épanouit en palmier.
De la terrasse du donjon, à 728 mètres, le panorama s'étend de Maury à Saint-Paul et s'élargit jusqu'à Tautavel et Estagel.
Je roule maintenant vers Espira de l’Agly, en passant par le terroir de Maury.
Benoît Danjou, qui s’occupe du Domaine Danjou-Banessy avec son frère, me reçoit. Il a peu de temps à me consacrer, la dégustation commence.
La Truffière 2010 : issu du rare carignan gris de la parcelle La Truffière dont les vignes ont entre 80 et 90 ans. Sol de schiste, sous-sol calcaire. Le vin est élevé 15 mois en fûts, le boisé est parfaitement intégré. C’est très tendu et vif, avec des notes de poivre blanc, j’aime beaucoup.
Estaca 2010 : l’estaca est le tuteur, en catalan. C’est une parcelle plantée en 1955 par son grand-père sur un terroir schisteux. La cuvée est un assemblage de grenache blanc, grenache gris et maccabeu. Plus typé méditerranéen, plus exhubérant que le vin précédent, Benoît me dit que c’est un vin "à manger", c’est-à-dire qu’il accompagnera à merveille un poisson un peu gras, tel que le bar, avec du fenouil, des asperges ou de l’artichaut.
Roboul 2009 : le Roboul est un affluent de l’Agly qui passe au pied des vignes. Le terroir est argilo-calcaire avec des galets roulés. Assemblage de syrah, mourvèdre et grenache noir, c’est l’archétype des vins du Roussillon et un vrai panier de fruits ! L’infusion plutôt que l’extraction a été recherchée, avec une macération entre 30 et 50 jours.
Roboul 2010 : soutiré le 23 mai, la mise aura lieu fin juin. J’aime beaucoup ce vin, son côté plus minéral, plus calcaire que le 2009, avec aussi davantage d’amertume en fin de bouche et plus d’acidité.
La Truffière Rouge 2010 : c’est une petite parcelle de 33 ares, voisine de celle des carignans gris, je ne vous refais pas le topo sur le sol... Assemblage de grenache noir et de carignan noir. Vin très sanguin et vineux, du "jus de viande" en bouche, dixit le vigneron.
Estaca 2010 : une parcelle de 50 ares, centenaire, composée à 90 % de grenache noir. Le vin a été carafé car il présentait un poil de réduction. Un peu astringent, à attendre 2 ou 3 ans.
Espurna 2010 (étincelle, en catalan) : de très vieux cinsaults sur un sol de quartz, de schiste et de fer. Quand on pioche, ça fait une étincelle sur le quartz. Ca fait aussi des étincelles dans ma bouche parce que ça me plaît beaucoup, c’est très élégant.
Benoît me demande si je veux goûter aux rancios, un peu, mon neveu ! (si je peux me permettre…). Le domaine a une incroyable collection de vins doux et rancios secs, qu’il faut vraiment découvrir. Nous allons dans la remise où sont entreposés les trésors. Quelle chaleur là-dedans ! De très vieux contenants servent toujours.
Avant la dégustation, Benoît me précise que nous sommes en appellation Rivesaltes, que les raisins sont cueillis en surmaturité. La molécule du goût de rancio est le sotolon, qui est d’ailleurs le marqueur de la note de noix ou de curry des vins jaunes du Jura, mais aussi des vins doux naturels des Pyrénées (Rivesaltes, Maury et Banyuls). Les vins sont élevés dix ans minimum avant leur commercialisation. Comme pour les cognacs et armagnacs, il y a une évaporation de 2 à 3 % par an qui est la "part des anges".
Rancio sec 1980 : majorité de grenache noir. Le vin a fait toute sa fermentation jusqu’à être très, très sec. Le goût est proche de celui d’un Madère, il a un nez de café et de superbes notes de caramel. Benoît le conseille avec des poissons (sushis avec une sauce soja) ou de vieux fromages bien affinés tels que mimolette, gouda ou comté.
VDN Rivesaltes 2010 : grenache noir, muté sur grains, 100 g de sucre résiduel par litre. Délicieuses notes de fruits rouge et de cerise.
Rivesaltes rancio 2000 : fût non ouillé. Notes de tabac, caramel salé, amande. J’aime beaucoup !
Rancio 1997 : une personnalité différente, des notes de beurre salé, de caramel.
Rancio 1979 : un nez d’eucalyptus, de verveine. En bouche, des notes d’orange confite, encore le caramel salé, une longueur de folie, c’est superbe.
Je terminerai par le rancio 1955, plus épais, dont le côté salin et iodé est très plaisant.
Nous retournons au chai, je demande à Benoît quels sont les vieux rancios en vente, le 1967 est hors budget pour moi, mais le 1979 qui m’avait tant plu à la dégustation est disponible et plus accessible, enfin tout est relatif, je remercie Benoît pour son accueil et sa disponibilité et je m’en vais.
Je viens de passer une superbe journée, et ce n’est pas fini !