Lundi 10 août
Une folle journée se prépare, je vais visiter 4 bodegas très importantes dans un périmètre de 10 km autour de la ville de Lujan de Cuyo.
Je commence par la bodega Norton, un des plus grands producteurs du pays. Fondée en 1895 par des émigrants anglais venus construire le chemin de fer et qui la vendent 60 ans plus tard à une famille de Mendoza, elle appartient aujourd'hui au PDG autrichien des cristaux Swarovski.
Là il ne s'agit plus de vins de garage, loin s'en faut, la production annuelle est de 15 millions de bouteilles ! Sur les 1200 hectares répartis sur 5 fincas (propriétés), 680 ha sont des vignobles, ce qui n'empêche pas que 40 % du raisin soit acheté à d'autres propriétaires de la région. Norton exporte pratiquement la moitié de sa production et vend ses vins sous deux marques, Norton et Perdriel, cette dernière étant destinée au marché local.
Je suis reçue par une jeune femme qui m'offre un verre d'Espumante Extra Brut, un effervescent méthode Charmat, la seconde fermentation ne se fait pas dans la bouteille mais en cuve inox. C'est un assemblage de chardonnay et de chenin blanc, ma foi pas mauvais, les bulles sont très fines, c'est agréable. Nous faisons le tour des installations, passons dans différentes salles, de la plus ancienne à la plus récente, et arrivons dans un des chais à barriques où je vois
6 barriques de chêne... chinois. Tiens, c'est drôle, les miracles de la mondialisation, mêmes chez les tonneliers ! Il y en a 10 au total, elles servent à titre expérimental pour voir la façon dont le malbec vieillit dans ce type de chêne. Il faut dire que le PDG a un domaine viticole en Chine également...
Tiré d'une cuve ciment, je goûte à un malbec millésime 2008, déjà pas mal. Plus loin, je découvrirai un Reserva millésime 2009 100 % malbec qui en est à son premier mois d'élevage en barriques de chêne français et américain de 1er et 2nd usage. Les raisins sont issus de vignes âgées de plus de 30 ans. Avant la mise sur le marché, le vin vieillit 10 mois supplémentaires en bouteille. J'aime bien, c'est évidemment astringent mais le vin est très honorable.
Pour conclure la visite, nous passons dans la salle de dégustation
et je goûte encore un malbec, Reserva 2006, aux tanins un peu rudes, mais qui sera un bon vin.
Voulant découvrir le fleuron de la marque Norton, je paye pour avoir le droit de boire un verre d'une cuvée uniquement destinée à l'exportation et appelée Privada, "l'une des expressions les plus abouties de la bodega Norton", dixit la brochure. Ce vin a également été très apprécié d'un des dégustateurs du site "La passion du vin" (LPV), c'est lui qui m'a donné envie de le découvrir. C'est un assemblage de 40 % malbec, 30 % merlot et 30 % cabernet sauvignon, élevage 16 mois en barriques de chêne français. J'ai le regret de dire que c'est plus que décevant ! Très alcooleux et boisé, ça sent beaucoup la vanille, le vin est très marqué marché américain. Bof !
Je quitte la bodega pour me rendre chez un autre grand d'Argentine, Lagarde.
C'est une bodega traditionnelle qui a été fondée en 1897. La propriété couvre 32,5 ha et certaines vignes sont centenaires. Les cépages plantés sont le malbec, le merlot, le cabernet sauvignon et le sémillon. La bodega est à l'origine de la Dénomination d'Origine Contrôlée Luján de Cuyo, la première d'Argentine, au total seulement 4 bodegas ont droit à l'appellation : Lagarde, Norton, Luigi Bosca et Nieto Senetiner.
Les marchés les plus importants à l'exportation sont les Etats-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, le Brésil et le Paraguay.
Nous faisons le tour de la propriété
j'admire les vignes centenaires
l'architecture coloniale des bâtiments
et arrive l'instant de la dégustation
Nous commençons par le Lagarde Sauvignon blanc Reserva 2008, au nez me semble un peu réduit mais en bouche je retrouve les arômes caractéristiques du cépage avec un petit côté herbacé, le tout est vif, frais et assez bon.
Le vin rouge Lagarde Cabernet Sauvignon Reserva 2007, 100 % cab. sauvignon, est un réussi, boisé bien intégré, long en bouche, pas mal.
Petite production de 10 000 bouteilles, le Henry Gran Guarda N°1 2006 est le haut de gamme de la maison : élevage de deux ans en barrique de chêne + 1 an en bouteille, c'est un assemblage de cabernet franc pour 40 %, malbec 31 % et syrah 29 %. Le nez est très boisé, en bouche idem, le fruit est là mais l'alcool (14,5 % vol.) et le bois le masquent. 20 ans de garde sont préconisés ! Il est vendu à environ 39 euros, c'est très cher. Encore un vin pour l'exportation, le top niveau de la bodega, que je n'aime pas, il y en aura beaucoup d'autres hélas au cours de mes visites.
Après un déjeuner au restaurant de la bodega Lagarde, me voici repartie pour la visite de Nieto Senetiner, créée en 1888 par des émigrés italiens.
En 1969, elle a été acquise par la famille Nieto Senetiner puis 30 ans plus tard par la famille Perez Companc dont le groupe industriel est l'un des plus puissants d'Argentine. Les vignes de la bodega s'étendent sur 352 ha. Les exportations concernent 30 % de la production.
Nous visitons très rapidement la bodega sans recevoir beaucoup d'informations ni de détails sur l'élaboration des vins ou l'historique de la maison, et avant de passer à la dégustation je me dirige vers l'accès donnant sur les vignes, suivie par un couple d'Argentins venu visiter lui aussi. Bien m'en a pris, la vue sur les vignobles et la cordillière est magnifique.
Autant la jeune femme chargée du réceptif semblait peu passionnée par la visite qu'elle avait l'air un peu de considérer comme un pensum, autant elle était à l'aise et beaucoup plus chaleureuse pour la dégustation qu'elle a très bien commentée et menée. Nous avons eu le choix des deux vins à découvrir et pour changer du malbec, j'ai goûté au Bonarda, 100 % bonarda, un cépage importé d'Italie et qui était prédominant en Argentine avant d'être détrôné par le malbec. La robe est très foncée, au nez le cassis est explosif, avec des notes de fruits rouges confiturés. En bouche, l'astringence est un peu gênante, on retrouve le cassis, la finale est persistante. J'aime bien, c'est un peu "rustique" mais ça me plaît.
Le deuxième vin est lui aussi un vin de cépage, 100 % cabernet sauvignon, le Don Nicanor, millésime 2007. La robe est assez identique au Bonarda. En bouche, c'est boisé et astringent, on ne peut pas dire que je sois séduite...
Je repars pour ma dernière visite de la journée et j'arrive chez Luigi Bosca, et devinez qui a créé la bodega ? Des émigrés... non pas italiens, raté, mais espagnols ! La famille Arizu est arrivée de Navarre en 1890, à l'époque de la création du chemin de fer en Argentine, comme de nombreux autres. Elle a rejoint à Mendoza un oncle qui était déjà dans le monde du vin. Les premières vignes ont été plantées en 1901 avec des cépages européens. Aujourd'hui, c'est la quatrième génération qui est aux commandes de la bodega.
La production est diversifiée en trois lignes de vins, 60 % est exporté dans plus de 40 pays.
La visite a été intéressante et rondement menée, et pour une fois, la dégustation correspondait à ce que l'on pouvait espérer d'une grande maison. Dans la ligne des vins de cépage, en général la plus simple et la plus accessible dans toutes les bodegas, nous avons bu un Finca La Linda 100 % chardonnay qui manquait un peu de vivacité. Toujours dans la même ligne, on nous a proposé un Finca La Linda Malbec 2007, élevé 3 mois en barriques de chêne français, boisé mais pas trop, avec une finale sur le noyau de cerise et la salinité. De tous les malbec testés au cours de mes visites de la journée, c'est celui que j'ai préféré.
Dans la ligne Luigi Bosca Reserva, le milieu de gamme, nous avons bu un cabernet sauvignon 2006, élevé 14 mois en fûts de chêne mais au boisé parfaitement assimilé, au nez de fruits rouges compotés et de torréfaction. En bouche j'ai aimé les notes fumées, le poivre et le café. Un très bon vin.
Le bilan de ma journée est assez mitigé. Toutes ces bodegas produisent des gros volumes et exportent, les plus gros marchés étant les Etats-Unis et le Brésil. Les vins sont évidemment très adaptés au goût de ces consommateurs auxquels il faut plaire et qui demandent non pas l'expression du fruit comme c'est davantage le cas en Europe, mais surtout celle du bois et ce qui en découle : arômes de vanille, de torréfaction, etc... Dans toutes les salles de dégustation, on trouve les mêmes revues : Wine Spectator, Decanter, Wine Advocate, avec les notes attribuées par Parker aux cuvées présentées lors des dégustations internationales. Les vins destinés à l'export sont très formatés et on en vient à préférer ceux d'entrée de gamme, les vins de cépage, peut-être moins techniques, plus "simples". Les autres visites diront si ma première impression se confirme.