Je ne vous ai pas encore parlé de la plus ancienne AOC de Corse, Patrimonio, qui est une appellation principale, avec Ajaccio, ce sont les deux seules. Pour simplifier les choses, car en France dans le système des appellations, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, il y a donc :
2 appellations principales : Ajaccio et Patrimonio
5 appellations de type "villages" : "Vin de Corse" ou "Corse" suivi de :
AOC Corse "Calvi" / AOC Corse "Sartène" / AOC Corse "Figari" / AOC Corse "Porto-Vecchio" / AOC Corse "Coteaux du Cap Corse"
1 appellation de type régional : "Vins de Corse"
1 appellation pour les Vins Doux Naturels (VDN) : "Muscat du Cap Corse"
Vous n'avez pas encore décroché ? Je continue... l'AOC Patrimonio, créée en 1968, est la plus ancienne de l'île et elle peut être considérée comme l'appellation phare du vignoble corse. Dans cette région, la viticulture a toujours occupé une place primordiale, depuis le XIIIe siècle. Vous l'avez vu sur les photos de ma page intitulée Ile de Beauté - le nord, le vignoble est ouvert sur le golfe de Saint-Florent malgré l'écran des collines côtières, et il est enchâssé entre le désert des Agriates et le massif du Pigno. Il y a là un microclimat qui se caractérise par le brouillard, qui a donné son nom "nebbio" à la région, la proximité de la mer et la protection naturelle des montagnes. Patrimonio a une autre particularité, c'est l'une des rares régions viticoles de Corse à avoir des sols argilo-calcaires, en plus de sols schisteux et granitiques. Le cépage rouge roi est le nielluccio, il a fait la renommée de Patrimonio, les cépages blancs sont le vermentino et le muscat petit grain.
Que les moins "techniques" de mes lecteurs se rassurent, j'en ai fini avec le pédagogique... et j'en arrive au "vécu". Je n'avais pas l'intention, en venant à Patrimonio, de rencontrer les 35 caves particulières de l'appellation, loin de là, mais j'avais en tête, en toute immodestie, d'être reçue par deux incontournables, Antoine Arena du Domaine Arena et Yves Leccia, du Domaine d'E Croce. Nous verrons qu'entre mes désirs et leur réalisation, il peut y avoir quelques empêchements, et ce n'est pas uniquement valable pour le vin...
Par ce beau mercredi matin, j'avais décidé, bien qu'il n'ait jamais répondu à ma sollicitation, d'aller à Poggio-d'Oletta pour rencontrer Yves Leccia, qui a joué un rôle essentiel dans le renouveau de l'appellation. Je galère un peu pour trouver le domaine d'E Croce, m'engage sur une petite route superbe mais pas bien large...

Et enfin j'arrive au lieu-dit Morta Piana, devant le domaine d'E Croce.
Personne sur le domaine, pas âme qui vive dans les maisons ni à la cave, tout est fermé... Au moins, j'aurai essayé, j'ai tout loisir de prendre des photos, c'est déjà ça !
Puisque je ne peux pas voir Yves, j'irai donc voir sa soeur, Annette, à quelques mètres de là. Parce qu'avant que le frère et la soeur ne se séparent en deux domaines distincts, il n'y en avait qu'un. Créé en 1850 et transmis de père en fils depuis plusieurs générations, géré depuis les années 1980 par Yves et Annette Leccia à la suite de leur père Pierre-Joseph. Les deux domaines ont des géologies différentes, celui d'Yves est sur des schistes, alors que les vignes d'Annette sont sur des terres argilo-calcaires.
Je remonte en voiture et m'arrête au Domaine Leccia.
Je vois des voitures garées sur le parking devant la cave, la porte est ouverte, ouf ! Je rentre. Je suis reçue par l'oenologue du Domaine Leccia, Philippe Picard, qui touche un peu à tout sur le domaine et taille aussi les vignes quand il le faut. Nous discutons et j'apprends que Philippe travaillait dans la vente dans une autre vie, il a tout plaqué pour reprendre ses études, passer un BTS Viti-vini à Bordeaux et un DNO à la faculté d'oenologie de Montpellier. Il a pas mal travaillé à droite et à gauche, est parti en Nouvelle-Zélande et arrive en Corse en 2006. Il passe un an à Sartène avant d'arriver à Patrimonio où il se plaît beaucoup, travaillant en bonne harmonie avec Annette Leccia qui lui fait entièrement confiance.
Avec ma spontanéité habituelle, je lui fais remarquer que son nom ne sonne pas tellement corse (futée, non ? :-)), évidement il est... jurassien ! Encore un ! (message personnel : Olif, il ne connaît pas ton blog, tu t'rends compte ? Faut faire kèk chose...).
Pour en revenir au domaine Leccia, les 13 hectares de vignoble sont en appellation Patrimonio et Muscat du Cap Corse, en conversion biologique depuis deux ans, la certification sera obtenue l'an prochain. Tous les vins sont des monocépages, 60 000 cols sont produits chaque année. Le Domaine Leccia est le domaine historique. Jusqu'en 2005, Yves et Annette travaillaient ensemble, puis Yves a décidé d'avoir son propre domaine et ses vins à lui. Disons qu'Annette met en avant son domaine, alors qu'Yves met avant... lui-même, sans que cela ne remette en cause son immense talent de vinificateur ni la qualité intrinsèque de ses vins.
Nous découvrons les vins :
Blanc Patrimonio 2009 : 100 % vermentino. Vin non levuré, seules les levures indigènes ont fait leur boulot. Il n'y a pas eu de fermentation malolactique. L'élevage s'est fait en cuve inox sur lies fines pendant six mois. Le nez est assez fermé, mais en bouche il est nettement plus parlant : droit, minéral, avec des notes iodées, des arômes de fenouil et de grillé, c'est un très bon vin.
Rouge Patrimonio 2006 : 100 % nielluccio issu d'un sol argilo-calcaire. C'est la cuvée rouge classique du domaine. Elevé deux ans en cuve inox puis deux autres années en bouteille. J'aime ses notes primaires de torréfaction et sa minéralité.
Rouge Patrimonio 2007 : ce millésime a été exceptionnel en Corse, en rouge et en blanc. Plus tannique et plus de grain que le précédent, il a une finale un peu asséchante mais c'est un bon vin, à attendre néanmoins.
Rouge Petra Bianca 2007 : la cuvée haut de gamme du domaine, issus d'un superbe terroir argilo-calcaire, les vignes en coteaux sont exposées au sud.
désolée pour le fils électrique... la parcelle en question est au milieu à droite, en pente
La cuvée Petra Bianca n'est réalisée que les meilleures années, il n'y en a pas eu en 2005 ni 2006. Quand on la découvre, on se dit "attention, grand vin" ! Le grand plus est une salinité absente dans la cuvée classique et une persistance vraiment époustouflante. Le vin sera à son apogée d'ici quatre ans mais il est très bon déjà maintenant.
Nous passons aux VDN.
Muscat 2009 : 100 % muscat petit grain. 105 g de sucres résiduels, 16 % de degré d'alcool, mais une fraîcheur et un équilibre incroyable, c'est superbe et avec une trame acide qui porte littéralement le vin. Les muscats de Patrimonio sont vraiment extraordinaires, même ceux qui n'aiment pas les vins sucrés les apprécient !
Muscat 2008 : la robe est dorée, les raisins étaient beaucoup plus passerillés, les grains plus confits que lors du millésime 2009. Du coup, la gamme aromatique est différente, nous sommes sur des notes miellées, sur l'écorce d'orange confite, le coing, c'est plus complexe et un cran au-dessus du 2009.
Nous terminons par les vins du responsable de la vigne du domaine Leccia, Nicolas Mariotti, qui a cinq hectares en fermage et bénéficie des installations du Domaine Leccia. Nicolas a 32 ans, il faisait du droit à Paris mais il est revenu en Corse pour faire du vin. Il n'a que deux cuvées et une production confidentielle de 6000 bouteilles par couleur, mais une volonté très affirmée de produire des vins les plus naturels possible. Attention, valeur montante des vignerons corses, à surveiller de très près ! Tous les professionnels du vin rencontrés en Corse, qu'ils soient vignerons ou cavistes, parlent des vins de Nicolas Mariotti avec des trémolos dans la voix, un caviste de Bastia le place même un cran en-dessous d'Antoine Arena dans son palmarès des vignerons corses...
Blanc Pastoreccie 2008 : 100 % vermentino. Le vin n'a pas fait sa malo, il n'est ni filtré, ni collé. Soyons honnête, je n'ai pas adoré, j'ai trouvé que ça manquait de finesse, donc je ne m'attarderai pas.
Rouge Pascellese 2008 vieilles vignes : 100 % nielluccio, vignes de 45 ans sur un superbe terroir. Un nez animal, en bouche des notes de sous-bois et de cuir, ce n'est pas mal du tout et devrait vieillir en beauté.
Après avoir parlé avec Philippe Picard de revues sur le vin, du forum LPV et de blogueurs vineux, je repars avec quelques achats, Philippe m'offre une bouteille de Patrimonio 2009 (les jurassiens sont généreux, à moins que cela ne tienne au prénom ? J'hésite entre les deux options :-)) et je repars, très contente de ma visite, même si je n'ai pas rencontré Yves Leccia. Tiens à propos, il a un bar à vin à Saint-Florent, qui était fermé au moment de ma visite. Dommage...